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Le journal de Karl
Le journal de Karl, miroir d'une âme. A Pâques 1926, un jeune prêtre, Walter Vinnenberg, est nommé vicaire de l’église paroissiale de l’Assomption et en même temps professeur de sport et de religion au lycée de Clèves. L’abbé avait été formé dans les mouvements de la jeunesse catholique et était membre du Quickborn (littéralement, en allemand: fontaine de jouvence). Apparu après la première guerre mondiale dans les cercles catholiques, ce groupement était l’un des nombreux mouvements de jeunesse qui se caractérisaient par le retour vers la nature, l’importance donnée à la communauté, un style de vie simple et clairement marqué, la responsabilité du travail de groupe, l’indépendance et la proximité avec les renouveaux théologiques. Les randonnées et les campements en faisaient naturellement partie, l’abstinence d’alcool et de tabac jouait un grand rôle. Le sentiment d’appartenir à une communauté reçut une nouvelle importance grâce à la liturgie : la messe célébrée en communauté, les efforts pour la communion fréquente et surtout le combat pour une nouvelle compréhension des symboles liturgiques furent théologiquement réfléchis et mis en pratique. Celui qui appartenait à l’un de ces groupements de jeunesse pouvait se considérer comme faisant partie de l’avant-garde du catholicisme allemand. Ce groupe du Quickborn introduit au lycée de Clèves par l’abbé Vinnenberg a laissé une marque très profonde sur Karl . Il écrivait en 1933 dans son curriculum vitæ pour l’examen du baccalauréat : « L’événement particulièrement marquant dans ma vie fut ma rencontre avec notre professeur de religion, quand il me demanda de faire partie d’un groupe de jeunes qu’il voulait créer. Ce que j’ai gagné, à compter de ce moment là, en richesse spirituelle et en endurcissement physique au travers de la vie dans ce mouvement de la jeunesse catholique, est proprement indicible. Celui qui n’a pas lui-même participé à un mouvement de jeunesse ne peut le comprendre ». Le 3 février 1927, cinq jeunes se retrouvent pour la première fois dans l’appartement de l'abbé Vinnenberg. A partir de ce moment, ils se retrouvent au moins une fois tous les quinze jours. Tous les premiers lundis du mois, ils célèbrent la messe dans la chapelle de la « Münze ». Karl se charge du rôle de secrétaire de séance. C’est à partir de cette époque, qu’écrire son journal devient pour Karl un besoin et une habitude qu’il conservera pratiquement jusqu’à sa mort. On a conservé de lui 27 cahiers, dont deux sont considérés comme des fruits glanés au cours de ses lectures et qui témoignent de son cheminement intérieur. On ne peut déterminer combien de cahiers ont été perdus. Le journal de Karl que l’on connaît aujourd’hui est donc né de ce simple premier cahier de séance, ouvert ce jour de février 1927. Écrit dans l’écriture gothique nette, régulière et appliquée de Karl , il révèle au fil des jours les efforts que Karl fait pour maîtriser son corps et son âme, et il nous livre aujourd’hui les aspirations les plus secrètes de son être. Le journal se termine en juillet 1945 sur des mots presque illisibles, rédigés dans la souffrance et l’abandon, pour bénir à l’heure de la mort ceux qui nous haïssent.
Les derniers mots de Karl dans son journal: "Bénis aussi, très Haut, mes ennemis!"
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" Christ, Toi ma vie, Toi mon amour et ma passion, enflamme-moi; éclaire-moi" (14/04/1938) "Avec joie, je renonce au mariage et à la famille; avec joie je t'offre le sacrifice total de ma vie" (20/01/1939) "J'irai là où la main de Dieu me conduit au risque du plus grand sacrifice et du plus grand courage" (25/04/1938) "Seigneur, j'obéis, je Te suis, donne-moi le courage de la croix" (10/04/1938) "Je sens une grande force, des possibilités infinies en moi. Seigneur, j'irai où Tu me veux, même à travers nuit, peine et détresse" (23/04/1938) "Je ne peux et ne veux plus rien d'autre, même au prix de ma vie, une vie crucifiée, et ce sera sûrement plus que je ne puis l'exprimer. Mais je le sens, Seigneur, je me décide librement pour Toi, ma vie et ma mort T'appartiennent" (25/02/1939) "Dans la foi, l'espérance et la charité, j'avance vers Toi, Seigneur, qui m'appelle à être son témoin pour la Vérité et la Vie" (29/06/1938) "Christ a appelé, nous sommes à Lui et Le suivons jusqu'à la mort et l'éternité. Amen" (28/06/1938) "Obéissance dans le portement de la croix. Fidélité jusqu'à la mort, fut-ce la mort sur la croix" (19/04/1938) " Tu es appelé à l'autel, à l'holocauste pour les autres, pour ton peuple allemand" (17/02/1939)
Vérités fondamentales et règles de vie (1930): L’ordre : 1. intérieur : aucune intention indigne, inconvenante, vulgaire ! Vraiment ! a. dans le comportement extérieur ! Toujours avoir des habits et une bonne attitude (à table) ! Convenances et politesse. Ne pas être aussi fougueux ni bavard ! Vraiment ! b. dans mes affaires ! Tenir toujours mes livres en bon état ! Mon journal intime ! Les affaires du groupe ! Mes devoirs de chef ! Dans la chambre ! Partout ! c. envers les autres ! Sincère et clair, poli et convenable ! Envers les filles, discipline intérieure et bonne tenue ! 2. Bonne discipline et ordre : a. Le matin se lever ponctuellement et rapidement du lit ! Pareille « exactitude » et rapidité pour le reste ! Aussitôt un « Sursum corda = Elevons nos coeurs » chaque matin ! = fuir le train-train ! Chaque jour commence courageusement et dévotement ! 3. Dévotion et amour partout ! Pas d’hypocrisie ! Pas de vantardise ! Pas autant de babillage, plus d’actions charitables ! De la persévérance en tout. Chaque jour éducation du caractère ! Entraînement de la volonté ! Avec la montre en main ! De la mesure en mangeant ! Tout rapporter au Christ ! Lire consciencieusement la Bible ! Plus de zèle en tout ! Beaucoup plus de zèle ! Au travail ! De l’amour envers tout homme ! Fuir l’égocentrisme avide, c’est à dire le péché ! Réfléchir calmement et ensuite agir courageusement ! ». La lutte pour l’ordre (1933): La liberté ! et l’ordre, l’obligation autant que nécessaires ! Je voulais faire de mes journées « 2 dies pugnae ordinis » [deux jours de lutte pour l’ordre] ; je voulais, oui, mais je ne peux pratiquement plus. Je suis depuis deux semaines « inordine plenus (plein de désordre) ». D’où est-ce que cela vient ? Tout d’abord j’ai été complètement infidèle aux résolutions que je m’étais fixées à Schoenstatt. Ensuite, je suis surmené, et en réalité par mon désordre spirituel et mes manquements à la chasteté. Cela doit changer. Ce n’est pas ainsi que je peux être un chef pour les jeunes, jamais ! Et pas même un catholique. Je veux maintenant m’enfoncer bien dans le crâne quelques résolutions que je veux et doit suivre la semaine prochaine: - Se lever immédiatement le matin - Accomplir ma prière du matin fidèlement et avec profondeur - La pensée du jour en lien et rapport avec le travail du jour - L’obligation professionnelle - Le guide des jeunes ! Les sources de la force. Être un exemple ! Pas un hypocrite ! Se dominer soi-même ! - Lecture de l’Écriture Sainte - Lire, lire (moins les journaux) ! - Être concentré et dispos à l’école ! - Après l’école, travail dans le calme ou mettre un peu de calme dans mon âme et dans mon esprit. - « Les petits riens » ! - La préparation de l’excursion et du camp ! (pas seulement matérielle, mais aussi spirituelle ! Par exemple, devenir un gars complètement différent dans la famille !). - Être un type solitaire, priant, honnête, en quête ! « Da virtutem, Domine ! » [Donne-moi la force, Seigneur]. » Prière pour obtenir la force (1933): Mon coeur erre de part et d’autre jusqu’à ce qu’il repose en Toi, ô Mon Dieu. Car Toi, Mon Dieu, Tu es l’ordre, la beauté, le profond repos, Tu donnes la paix que ne peut donner le monde, Tu nous donnes déjà ici-bas l’Éternité, lorsque nous vivons et reposons en Toi. » Toute ma vie doit donc entrer plus avant dans cette intimité avec Dieu, cette union à Dieu et ce don à Dieu ; cela n’est pas obligatoire, mais je la veux ainsi ; prier humblement pour cela, chercher, lutter, et le désirer. Je veux être comme Perceval : un chevalier de Dieu rayonnant et purifié, un chercheur de Dieu. Je veux m’enfoncer toujours plus dans la spiritualité de Schoenstatt et travailler à mes notes dans mon « Livre de vie ». Car sans amour de Dieu et joie de l’âme, je n’arrive à rien. Avec Dieu j’aurai tout en moi. « Da virtutem, Domine ! ». Les études de théologie (1934): Je suis saisi : je ressens l’Esprit Saint ruisseler dans mon âme. Vita nuova ! Amour, enthousiasme ! Prendre en main ce métier avec force, amour et sagesse. De l’humilité dans la connaissance, de la force et de la confiance dans la décision ! Cela créera, avec l’aide de la grâce de Dieu, un idéalisme pur et un état d’esprit surnaturel. La lutte contre les fausses idéologies (1935) : Je suis saisi : je ressens l’Esprit Saint ruisseler dans mon âme. Vita nuova ! Amour, enthousiasme ! Prendre en main ce métier avec force, amour et sagesse. De l’humilité dans la connaissance, de la force et de la confiance dans la décision ! Cela créera, avec l’aide de la grâce de Dieu, un idéalisme pur et un état d’esprit surnaturel. Croissance de la vocation presbytérale (1935): Et notre génération de prêtres, nous allons justement y arriver ! [...] Le grand prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech … le fils du Père céleste et tout-puissant … le véritable Homme-Dieu et Rédempteur … notre Seigneur Jésus Christ … Il m’a appelé à Son Sacerdoce durant les heures silencieuses du combat de la grâce. Être un intermédiaire entre Lui, le Seigneur de la Vie et de la Mort, et l’humanité qui a besoin de Rédemption ... voilà un grand don de la Grâce et une grande tâche ! C’est pourquoi je dois tendre, avec toutes mes forces rassemblées et ramassées, vers ce but ici sur la Terre, et dans la Vie et l’Éternité ! Le royaume de Dieu et le Salut des âmes doit te brûler jusqu’à l’âme ... et c’est ainsi que les saints incendiaires deviendront un flambeau ardent, qui brûle du feu de l’offrande à Dieu, de l’enthousiasme et de l’amour. C’est pourquoi il faut rassembler, éduquer, fortifier, assainir et renforcer toutes les forces du corps, de l’esprit et de l’âme ! Tendre avec une impitoyable droiture et honnêteté de l’âme vers le contrôle de soi et l’austérité ! Cela doit être une force complète, l’homme tout entier, avec toutes ses capacités, dispositions et dons de la nature et de la grâce ! Christ, Tu m’as appelé. Je parle humblement et clairement, virilement et avec force : « Ecce ego, mitte me » ! [Me voici, envoie-moi !] ... Donne-moi la force de Ta mission ! La force de la grâce, la force de l’Esprit, la vie éternelle, le feu saint de Ton Esprit, la santé et le contrôle de soi sur le corps et l’âme ! « Introibo ad altare Dei »[J’entrerai vers l’autel de Dieu] ... c’est ainsi que je pourrai parler, si Tu le veux « ad Deum, qui laetificat iuventutem meam ! » [à Dieu, qui réjouit ma jeunesse !]. La jeunesse éternelle, être éternellement un enfant de Dieu, et la véritable vertu de l’homme ! Prêtre du Christ ! Alléluia ! Suis-je devenu plus proche du Christ, suis-je plus devenu un « alter Christus [un autre Christ] »? L’amour de Marie (1935): Je fus souvent pèlerin : pour Notre-Dame et les lieux de sa grâce.. A Kevelaer, Marienbaum, Telgte, Vreden, Blieskastel, Altenberg, je me suis agenouillé devant sa sainte image et je l’ai implorée, elle, la Mère céleste, je l’ai chantée, priée et contemplée et toujours, elle m’a offert un nouvel amour, une nouvelle force, une nouvelle joie par le Christ . Le choix si difficile de la vocation (1937): « Si je pose mon oreille la plus intime Au mur de mon âme Si je m’approche tout près de la porte Qui s’ouvre en grand sur le coeur, Et si j’épie et regarde à l’intérieur Et si je me demande, ce qu’il peut bien y avoir, Voilà que Tu viens à ma rencontre, Sur ses chemins silencieux. Je dois toujours et encore T’offrir Une pensée indiciblement profonde. Pour toi s’est ouverte la lourde serrure, Qui était posée à cet effet devant mon âme. A toi j’ai ouvert les plus profondes sources, Pour toi j’ai fait résonner les sonnettes les plus secrètes. Et toujours et encore j’admire Ton silence, Que Tu te montres toujours si bonne et maternelle. C’est pourquoi je veux me tenir devant Toi tel un chevalier, Demeurer ferme dans l’armure de la pureté. Devant Toi, Marie ! Vierge et Mère ! » Toute la beauté de la vie de famille, d’engendrer et d’avoir des enfants, tout cela se rapproche de moi lorsque je réfléchis la nuit. Que faire ? Mais le bel héroïsme du sacerdoce s’illumine aussi pour moi ! Le « Fiat » définitif (1938): Du samedi soir jusqu’au jeudi matin, j’ai passé un séjour plein de sainte tranquillité et de joie, de renoncement et de sacrifice définitif. Dieu m’a fait don de Sa grâce toute-puissante. Par la prière, par le chant, par un douloureux combat de mon âme pour s’affranchir de ses désirs les plus profonds, en des heures habitées par l’Esprit Saint, se produisit le grandiose, le bouleversant événement (puis-je réellement affirmer qu’il s’est produit, étant donnée l’incertitude de toute chose humaine ?) : Oui ! J’ai prononcé l’ultime fiat, soumis et abandonné à la volonté de Dieu qui désire me conduire à Son saint sacerdoce. Je ne parviens pas à le décrire ! J’avais la ferme intention de me confesser dès le dimanche 24, et de demander au P. Esch de m’accorder un soir une discussion approfondie comme Jésus lorsqu’il reçut Nicodème. Comme ce fut beau et simple ce soir-là. Après un bref entretien, j’écoutai la parole du prêtre, cette parole si bonne et si limpide après l’ultime décision. L’Esprit de Dieu parlait en nous ... comme c’était beau. Profondément saisi, je m’agenouillai ensuite dans la chapelle éclairée par la seule lumière du Saint-Sacrement, et remerciai le Seigneur, le saluant comme mon Maître à jamais dans le sacerdoce. J’ai choisi l’ultime sacrifice, le sacrifice inconditionnel. Quelle chose incroyable : être prêt au témoignage sous toutes ses formes pour Jésus Christ, que jadis, dans ma jeunesse, j’aimais passionnément ... comme je l’ai écrit une fois, au coeur d’un violent combat, pendant ma folle adolescence (…) Jésus Christ qui, je l’espère, est devenu et restera mon seul grand amour. « Fiat voluntas tua ! Adveniat regnum tuum ! » Jésus Christ, mon bien-aimé, s’offrir pour Toi est réellement le plus grand héroïsme qui existe sur cette terre. Et quand bien même personne autour de moi ne comprendrait cela, quand bien même mon peuple, que j’aime avec passion, ne me comprendrait pas ... je ne peux faire autrement ! Que le Seigneur m’assiste ! Et tard le soir, j’écrivis encore une lettre à celle qui, aux jours de violence et de révolte, aux jours d’orage et de tempête, m’avait comblé de son aide, de sa prière et de son ultime amour plein de compréhension ! Dois-je la retranscrire ici ? Non, je ne le peux pas, cela est trop sacré pour tomber entre des mains indésirables ! Et pourtant, la lutte continue (1938): Le soir, pendant l’étude, j’ai été envahi subitement par une puissante et douloureuse nostalgie. Oh, puis-je sans danger devenir prêtre ? Avec ce coeur si rebelle, si sombre et tourmenté ? Et pourtant, c’est ainsi. Le Seigneur veut que tu t’attaches à Lui, précisément à cause de ces épreuves infiniment douloureuses et tourmentées. « Non vos me eligistis, sed ego vos, dicit Dominus ». [Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais moi qui vous ai choisis, dit le Seigneur]. Oh, si seulement il n’y avait pas ce renoncement à « l’ amor terrenis » [l’amour terrestre], et surtout ce renoncement à la sexualité, aux enfants. C’est si merveilleux, de pouvoir être presque un créateur. Pourquoi ne faisons-nous pas comme les Uniates ? (…) Je parle à Papa de mon projet et je rencontre son coeur de père, si vaste et bon. Il comprend la vie. Il est devenu sage. Je peux me confier à lui sans retenue. Sur le chemin du retour, mon coeur me faisait mal. Que devais-je faire à présent ? Cette question me transperce le coeur. J’ai besoin d’une semaine de silence et de calme pour y réfléchir. Toute cette nostalgie douloureuse, toute cette souffrance reviennent avec force. Je chemine en solitaire en quête de repos, pour entendre l’appel de Dieu. Je prie et attends le Seigneur. L’inquiétude et l’incertitude de jadis me rongent le coeur. Je voudrais forcer le destin, hâter la décision. Mais l’homme propose, Dieu dispose. Mais j’ai senti qu’il en allait du Christ et de sa grâce comme des grandes choses de la Nature et de l’Histoire : on ne peut pas les évacuer ou les éluder tout simplement. Le divin se présente à nous, impérieux, commandant et ordonnant dans la nature comme dans la grâce. Et nous construisons notre vie en fonction des lois de ces deux royaumes divins. Vivre avec le Christ, c’est possible. Il faut être attentif à l’appel de sa grâce. Lui promettre de le suivre en croyant en lui et à son appel (…) c’est cela qui rend heureux, qui remplit une vie. Mais cela ne va pas sans sacrifices, sans un renoncement complet et radical. C’est pourquoi je dis oui à l’appel du Christ et à son exigence. Je veux toujours recommander cette humanité que j’aime à Ses voies, à Sa grâce et à Sa bonté. Tel est mon devoir de reconnaissance, le devoir de ma vie. Je ne renonce pas par lâcheté, par dépit de ne pouvoir faire autre chose, mais parce que je voudrais obéir totalement à l’appel de Dieu. (...) Je voudrais être Ton prêtre, le messager de Ta Bonne Nouvelle, celui qui a reçu Ton onction, parce que je crois entendre Ton appel. Je veux être là où Tu veux que je sois. Éclaire-moi, donne-moi Ta force ! L’ultime décision (1938): Mon rayon de soleil d’aujourd’hui, ce furent les voeux d’Elisabeth. Ils m’ont touché au plus profond de mon coeur. Il me semble que le pur sacrifice de cette pieuse jeune fille me rend docile, contraint mon tempérament si turbulent et rebelle. Je crois y reconnaître l’action adorable de la grâce. L’amour, la souffrance, le sacrifice. Elle est comme l’étoile du matin de la grâce divine et de la Providence dans ma vie. Il me semble que son sacrifice silencieux, son sacrifice sublime et sa prière vont m’ouvrir le ciel du sanctuaire, et me conduire à l’autel. Je voudrais verser des larmes de sainte joie. Seigneur, je Te remercie d’avoir mis sur mon chemin cette jeune fille si merveilleusement pieuse et délicate. Cette jeune fille si forte, cette pure enfant de la grâce, ce précieux trésor de l’humanité, le plus précieux que j’aie jamais rencontré. C’est à la prière de ma chère mère, et c’est à la prière d’Elisabeth, à son sacrifice silencieux, acheté peut-être au prix de la souffrance et des larmes, que je dois d’être ce que je suis aujourd’hui. Elle m’a été envoyée par la Mère Céleste. Je rends grâce ! Oh Dieu si bon, remplis-moi d’égards et de reconnaissance ! Par elle j’ai effleuré l’éternel féminin. Je ne peux que m’abîmer dans le silence. Voici le secret de l’âme. Une question m’angoisse : pourrai-je toute ma vie de prêtre rester fidèle à mon union sponsale avec le Christ ? Cela nécessite un examen approfondi, je dois m’y préparer intensément, en toute intériorité, pendant ce temps de fiançailles avec le Christ, ce printemps sacré du séminaire. La sainte alliance de vie sera à l’image des fiançailles. Jette-toi donc dans les bras du Christ, abandonne-toi à Lui dans un puissant élan de foi et de confiance, d’amour et d’espoir, dans la contemplation de la prière et de la vie intérieure. Comme une jeune fiancée, rayonnante de beauté, qui offre tout le charme de son amour, toute sa brûlante ardeur amoureuse à son bien-aimé dans un abandon sans réserve, offre-toi dans l’abandon le plus ardent de ton âme. (...) Puis abandonne-toi à la grâce, tu es appelé. Le Seigneur t’a choisi entre mille. Ce n’est pas une illusion des sens, mais une soumission obéissante aux voies de Dieu, obtenue au prix de rudes combats. Et puis : combats, travaille, prie, souffre, sacrifie-toi ; des déceptions sur toi et sur beaucoup d’autres, tu devras et pourras en porter le poids toute ta vie. Car c’est une grâce ; par elle il t’est donné de prendre sur toi le poids de tes propres fautes, de porter les péchés des autres et de les expier. Et si tu t’y prépares en toute pureté et humilité, si à chaque instant tu te tiens prêt à répondre à la tâche à laquelle Dieu t’appelle, si tu t’efforces sans cesse d’entendre Son appel au moment présent, alors Dieu t’offrira sans cesse Sa consolation, Sa force régénératrice. Tu peux en être certain dans la foi. Lance-toi, aie cette foi qui transporte les montagnes et que le Seigneur exige de toi, crois à ta vocation ! Alors, tous les doutes, les sentiments d’infériorité disparaîtront ; ils ne doivent pas s’insinuer comme des idées fixes ni devenir des complexes. Car alors, tu deviendrais un prêtre malheureux. Libère-toi de cette crispation sur ton moi, car tu es appelé à une union sponsale au Christ, tu es appelé au sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech, pour l’éternité ! ». Quelle agitation, quels tourments dans mon âme ! La violente ardeur de la nature me ferait presque exploser. Le sang bout dans mes veines. Pourrai-je dompter ces ardeurs de la nature, les asservir au but suprême, à l’humble service de la grâce ? Cette question m’obsède et m’angoisse, elle briserait mon coeur s’il n’était aussi fort. J’ai beau apprécier le célibat sous de nombreux aspects, la forme qu’il revêt aujourd’hui et la façon dont il est pratiqué me semblent douteuses. Je dois me frayer péniblement un chemin à travers toutes mes interrogations. Mon ultime, mon désir le plus profond et le plus intime, c’est la sainteté, la connaissance de Dieu, ou plutôt l’expérience de Dieu (la théologie), mais quant à savoir si je suis fait pour le célibat sacerdotal, j’ai encore honnêtement de sérieux doutes. J’y parviendrai certainement avec la grâce de Dieu, s’il le fallait, mais je crains alors de devenir un vieux garçon complètement desséché, et de ne pas porter de fruits. J’ai besoin de vivre, d’aimer, de souffrir. Je dois pouvoir aimer d’une façon toute personnelle. (…) Tout cela te sera donné si tu es prêtre ! Seulement cela exige une discipline et une grandeur d’âme qui doivent être éduquées, qui doivent être conquises de haute lutte. Et ton devoir aujourd’hui, c’est de travailler à cela, d’en poser les fondations. Tu n’as pas besoin de perdre ta personnalité et tu ne dois pas la perdre, mais tu l’orienteras vers la sublime grandeur et vers les hauteurs suprêmes. Oh, comme c’est difficile, comme ce sera … difficile ! (...) Nous célébrons ce samedi la messe de Notre-Dame. Mon âme est subitement envahie d’une confiance merveilleuse. La lumière se fait en moi : fini le malaise moral, finis les maudits complexes d’infériorité. Qui ose a déjà à moitié gagné ! Avant la consécration, je confie, une fois de plus, ma chère Elisabeth au Sauveur et à la Vierge Marie. Oui, c’est la seule solution : Le Seigneur nous veut tous deux dans son royaume de grâce. Il nous conduit si bien et si sûrement. Tel est vraiment l’appel qu’Il nous adresse, et tu dois choisir avec toute la force qu’exige une décision prise pour la vie. Oui, la Mère de Dieu te protégera dans les dangers terribles qui guettent la vie d’un prêtre. Et cette vie dangereuse, c’est cela qui est grand et qui apporte la vraie grandeur. Je crois et j’ai confiance dans les voies de Dieu et de la Vierge Marie. « Avanti con tutta forza d’un giovane « ! [En avant avec toute la force de la jeunesse !] «Alea jacta est » ! « Et Rubicon transgressus est »! [Et le Rubicon est franchi] « Je puis m’avancer vers l’autel de Dieu, je le dois et le veux, « ad Deum qui laetificat juventutem meam « ! [vers le Dieu qui réjouit ma jeunesse] A présent, plus d’hésitation ! En avant ! La Providence de Dieu est incompréhensible, on ne découvre sa force et sa vérité qu’en avançant dans une foi confiante. Avec Dieu et la Vierge Marie ! Le rôle de la Providence (1938): Comme elle est mystérieuse, la façon dont Tu me conduis, par des chemins si divers et uniques à la fois. (...) J’ai compris l’alternative : être un saint ou une canaille ! (…) Satan et le Christ s’affrontaient en moi. Maintes fois, je me sentais tiré vers le bas, mais toujours et toujours, le Seigneur m’arrachait aux ténèbres et me ramenait dans sa lumière... (...) Seigneur, où veux-tu que j’aille ? J’étouffe, je m’embourbe toujours plus profondément dans les affres de ma décision personnelle ! Mon coeur souffre et souffre. Je tombe à genoux aux pieds du Seigneur et l’implore. Il conduit de nouveau à sa manière particulière. Je reprends confiance et repars le coeur plus léger. Mon Dieu, que veux-Tu de moi ? Des jours de bonheur, auxquels succèdent encore des moments de doute aigu. Je me méfie, tout recommence ; et puis, ouf ! tout se dénoue. Je trouve ce que je cherchais profondément : son amitié . L’arrestation, le début du martyre (1939): Je suis parfaitement calme, et même heureux ; car je suis sûr de la pureté de ma conscience et de mes principes. Et si je n’ai pas peur de comparaître devant Dieu, qu’ai-je à craindre de la justice des hommes ? Seigneur, je Te remercie pour tes bienfaits, que tu as déversés sur moi sans compter. Oui, Seigneur, je Te remercie pour ces jours où j’ai été gravement malade, et maintenant pour ces jours privés de liberté, en détention. Tout fait sens, Tu fais vraiment bien les choses pour moi. Je prie du fond du coeur pour ceux qui me veulent du mal et de Te demande de leur pardonner. Mais surtout Seigneur, pardonne moi, pauvre pêcheur, mes offenses envers Toi ou mes frères. Lave moi de mes faiblesses et de mes péchés . Rarement encore j’ai mis autant de sens et de recueillement à prier les psaumes de mon bréviaire. La grâce de Dieu m’a rempli le coeur de foi et de rayonnante reconnaissance comme jamais encore. Jamais encore les choses célestes ne m’avaient paru si proches et si familières ! Ces jours privés de liberté apparente sont en réalité de magnifiques journées de liberté pour m’ouvrir à Dieu, qui seul est le rempart et la citadelle de la liberté. La patience est un art divin ! Extraits de lettres depuis Dachau (1941 à 1945): « Peut-être avons-nous beaucoup de choses à redresser par notre souffrance. Penser ainsi aide plus que tout » . « Plus d’un type bien a déjà offert son sang. D’une semence de sang sortiront beaucoup de fruits : c’est là notre espérance et notre prière. Le Règne de la jeunesse, de l’Allemagne et de Dieu grandit par le sacrifice fidèle ». « Mis à part la perte de la liberté et le retard de mon ordination, je ne manque de rien d’essentiel ici. J’ai depuis appliqué votre « recette » (vivre en faisant entrer ce qu’il y a de chrétien dans la journée) et m’en suis bien sorti. « Avec Dieu et la Vierge Marie » a tout le temps été ma devise. Tout se laisse ainsi maîtriser dans la vie intérieure ». « Nous sommes quotidiennement menacés par la mort. Mais jamais autrement, me semble-t-il, nous n’aurions senti la puissante main de Dieu. Particulièrement maintenant en ce mois du Rosaire, nous sommes si souvent tellement proches les uns des autres en union avec notre Mère Céleste. « La souffrance est un feu brûlant. Mais cela purifie beaucoup d’impuretés. Puissions-nous nous revoir épurés et renforcés : c’est là mon voeu le plus cher et ma prière la plus ardente pour Notre Père et Notre Mère là-haut » ! « J’ai tellement envie du sacrifice eucharistique et du sacerdoce ». « Les grandes et saintes journées (de l’ordination) sont maintenant passées. Mais le coeur demeure encore empli de ce nouveau bonheur. Le dimanche de Gaudete, le 17 décembre, j’ai reçu ici, dans notre chapelle, la sainte ordination. Après plus de cinq années d’attente, quelle sainte heure de grâce que d’être exaucé. De tout mon coeur, après Dieu, je vous remercie, parce que votre réponse affirmative m’a permis de faire tout cela. L’évêque Gabriel [Piguet] de Clermont [-Ferrand] m’a ordonné. Son Éminence le cardinal Faulhaber avait envoyé tout le nécessaire. Reinhold Friedrichs fit office d’archidiacre. La célébration dura de 8h30 à 10h du matin. Tous mes frères étaient émus comme moi et pleins d’une joie sainte. A la St. Etienne, de 8h30 à 10h j’ai célébré ma première messe, rempli de la joie de Noël et de l’atmosphère sacrée. Je vous remercie et vous souhaite à vous et au vénérable Monsieur le recteur [Francken] une bonne nouvelle année ! Dans l’amour filial, fidèle et obéissant, Carl Leisner ». « A la St. Etienne, de 8h30 à 10h, j’ai célébré ma première messe. Pour la première fois seul à l’autel à offrir le saint sacrifice, ici dans notre chapelle. Vous étiez tous présents en esprit avec moi. Après plus de cinq années de prière et d’attente, des heures et des jours où je fus exaucé comme un bienheureux. Que Dieu, sur l’intercession de Notre Dame, puisse nous entendre avec autant de grâce et de cette manière si particulière, je ne peux pas encore le réaliser. Depuis quinze jours, je ne peux que prier avec émotion : mon Dieu, comme Tu es grand et bon. Pour nous tous, ce furent des heures de bonheur incompréhensible et de grande et lumineuse joie, qui compensèrent pour nous bien des heures sombres. Après la consécration, j’ai été durant quelques secondes très ému et touché, sinon très calme et concentré. Des heures de la plus sacrée des joies de Noël et d’une atmosphère des plus belles et ferventes. A toi et aux camarades, la bénédiction du Tout-Puissant pour l’année à venir. Exultant et rendant grâce, je te salue, toi et tous les autres : Bonne année 1945 » ! « Le cosmos est devenu chaos, parce que l’homme s’en est remis aux démons du chaos. Et nous voulons maintenant contempler Notre Seigneur et avoir confiance dans Son éternelle Loi de vie, pour que de nouveau la paix et l’ordre reviennent parmi nous et que le droit règne parmi les enfants des hommes. Le Ressuscité nous offrira son aide, si nous prions avec patience, souffrons, offrons nos renoncements. Et ainsi reviendra autour de nous le printemps, et des sourires ensoleillés réhabiteront nos coeurs éprouvés ». Reprise du journal à la libération (1945) : Le matin dans le calme du lit, des coups d’artillerie lourde résonnent à proximité. Des tirs de mitraillettes et de fusils. La nuit précédente déjà il y avait eu beaucoup de tirs échangés. Immense espoir ! Je chante pour rire, mais quand même sérieux « Le jour de liberté et du pain arrive ». C’est ainsi. Le drapeau blanc sur la Kommandantur. Qu’adviendra-t-il ? A 5h30 les premiers soldats américains. (Auparavant rumeurs que le camp se serait rendu). Immense jubilation dans le camp, éclats de joie jusqu’aux limites du possible. Les soldats américains sont assaillis. Les Polonais détruisent le Jourhaus, piétinent le portrait d’Hitler, détruisent les armes des SS. Une atmosphère indescriptible. En 10 minutes, les drapeaux des Nations libérées flottent. Sensationnel ! Je suis allongé gravement malade. J’entends tout cela de loin et par des récits qu’on me fait. Je tire sur moi la couverture pour pleurer 10 minutes d’une joie que je ne peux retenir. Enfin libéré de cette maudite tyrannie nazie ! A 10 jours près cela ferait 5 ans et demi passés derrière les barreaux. Je suis comblé de bonheur. Vive nos libérateurs ! L’agitation à la station des tuberculeux est grosse. Tout homme à moitié guéri court dans le camp et explique à qui mieux mieux. Les troupes dans les tours avaient hissé le drapeau blanc. Pourtant l’un sort encore son Browning. Ils seront pourtant tous abattus ! Ce n’est que justice ! La nuit une batterie américaine tire au loin au-dessus du camp. On dit que les SS veulent reconquérir le camp. Mais tout va bien ! « Deo gratias ! » Je piquais du nez les yeux humides de larmes de joie. Oh comme je me sens bien. Comme Dieu est infiniment bon. C’est quand la misère est à son paroxysme qu’il aide. Il ne voulait avant que le sacrifice suprême. Otto [Pies] vint me voir après la messe. Nous sommes si heureux. Le Messie vint à moi le matin dans l’Eucharistie. Le soin de ces soeurs si bonnes me fait du bien. Les tristes images de Dachau commencent à s’estomper lentement dans mon esprit. Je suis un homme libre, Alléluia ! Je renais ! Je reviens à la dignité d’homme. Des fleurs sur la table. Le crucifix au mur. La soeur apporte encore l’image de la cathédrale de Cologne de Stephan Lochner de Notre Dame. Je lui recommande tout à elle, ma très sainte Mère. Mhc [Mater habebit curam]. Souvent je la salue avec des larmes dans les yeux ». Le déjeuner est succulent. Tout est servi avec finesse et du linge blanc. Je suis tellement content. La forêt porte son regard vers moi. Un jeune bouleau. Un bosquet de hêtres verts et de grands sapins bourgeonnés depuis peu. Je regarde, somnole, rêve, songe, efface Dachau. Comme c’est bon. Ici le corps comme l’âme peuvent se reposer. Je peux de nouveau prier correctement. Dieu parle depuis le silence, bien que je sois si flapi. (...) De temps à autre je regarde des images tirées du livre du Dr. Corman sur l’Europe, aux éditions Atlantis de Zurich. Je suis en voyage et m’étonne, me réjouis. Juste une chose : toi pauvre Europe, reviens à ton Seigneur Jésus Christ ! (C’est en lui que se trouve la source de ce que tu portes de plus beau en toi). Reviens aux sources fraîches, à la véritable force divine. Mon Sauveur, laisse-moi être à mon niveau ton instrument, oh je t’en supplie ! L’après-midi, j’avais envie d’avoir les Heures de Schoenstatt. Le soir je reçois une lettre d’adieu d’Hermann Richarz avec justement le texte joint ! Un signe merveilleux de la Sainte Vierge ! Une confiance radicale ! Elle est la meilleure des mères ! (...) O amour et dignité retrouvés de l’homme ! Nous pauvres déportés des camps de concentration. Ils voulaient tuer notre âme. Ô Dieu, comme je te suis reconnaissant pour nous avoir sauvé dans le Royaume de l’Amour et de la dignité humaine. Oui, à Dachau l’Amour et la dignité se sont avérés tout à fait authentiques, et pourtant, comme nos moyens extérieurs étaient réduits ! Et comme étaient horribles la haine et l’insensibilité qui nous entouraient contre notre volonté ! Seigneur, fait que je t’aime toujours plus fort ! L’Amour et l’Expiation ! Je te remercie pour tout, pardonne-moi mes faiblesses ! Les derniers mots écrits de sa main : Trop fatigué pour manger, de telle sorte que Maman m’a nourri le midi avec quelques cuillerées de bouillie. L’après-midi de 2 à 5h nous avons parlé avec Maman de notre belle région détruite et de ses habitants. Trop long ! Maintenant je dois dormir, il est 9h 20. Bonne nuit, mon Bon Dieu, Éternel, Dieu Saint, ma chère Mère Très Aimée, vous tous chers Saints, vous tous, êtres chers, vivants ou morts, proches ou lointains ! Bénis aussi, Très-Haut, mes ennemis !
Un saint pour notre temps
Karl Leisner
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